ateliers d'écriture sur le thème de la tenue de travail, menés à Saint-Brieuc en septembre et octobre 2012
(les glaneuses détournées sont de Banksy)
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vendredi 19 octobre 2012

En tenue, Atelier 62 de Martine Sonnet



















« Veston de bleu de travail grand ouvert, le plus possible, sur le maillot à côtes un peu taché. Habillé en homme qui n'a jamais froid. Corps qui a capturé le feu de toutes les forges : de la sienne, artisanale et de campagne, à celles, titanesques, de Renault à Billancourt. Un homme réfractaire, comme on dit des matériaux qui gardent la chaleur. Le pantalon consolidé par des pièces d'un ton de bleu que, même en noir et blanc, on devine moins passé... »

Martine Sonnet, Atelier 62

Les chapitres intimes alternent rigoureusement avec d'autres, très documentés et brossés d'une plume sèche, qui retracent l'histoire des forges de Billancourt, au cours des années où Amand Sonnet y travailla. Ainsi, d'un bout à l'autre d'Atelier 62, le portrait d'Amand Sonnet s'inscrit-il dans un tableau plus vaste : l'histoire collective des centaines d'ouvriers qui, comme lui, travaillèrent sur le site, et luttèrent pour d'hypothétiques améliorations de leurs conditions. Comme par un effet d'optique, directement produit par la construction du livre, Martine Sonnet parvient à élargir encore davantage le cadre, pour donner à voir, en réalité, l'histoire contemporaine de la France, de l'immédiat après-guerre aux années 70, telle que la raconte la vie des gens ordinaires. C'est tout ensemble instructif, poignant, et plein de noblesse.

Nathalie Crom, Télérama n°3031

*

Lors de la dernière séance au Conseil général, j'ai eu envie de présenter le travail de Martine Sonnet, en particulier les chapitres 8 et VIII de son premier livre, Atelier 62, paru en 2008 aux éditions Le Temps qu'il fait et qui trace un portrait de son père en croisant, comme le précise son éditeur, mémoire collective et souvenirs familiaux dans un hommage à toute une génération d'ouvriers
Egalement historienne, Martine Sonnet a réalisé à propos de son livre un dossier très complet, que je vous invite à consulter ici : outre des coupures de presse, on y trouve de nombreux liens et quelques uns des documents (photographies, publicités...) qui lui ont servi lors de l'élaboration de l'ouvrage ; documents qu'elle insère parfois directement dans le texte. 


(ci-dessus, un extrait de documentaire consacré aux deux rues avoisinant l'usine de Billancourt)

Les chapitres 8 et VIII sont consacrés aux vêtements : ceux que sa mère, couturière, bâtit ; ceux  de son père, forgeron, tenue de travail qu'elle évoque en citant des articles de L'Echo des métallos et des petites annonces publicitaires pour les magasins spécialisés.
Après en avoir lu des extraits, j'ai proposé aux participants de l'atelier de réfléchir à ce qu'ils pourraient utiliser pour tracer à leur tour le portrait d'un proche en évoquant sa tenue. Quelqu'un qui, comme Amand Sonnet, doit ou devait s'habiller d'une certaine façon pour des raisons précises (sécurité, hygiène, marquer son appartenance à un corps, être immédiatement identifiable, etc).

J'ai également cité le nouveau texte que Martine Sonnet vient de faire paraître chez publie.net, Couturière, fiction que l'on pourrait rapprocher du chapitre 8 d'Atelier 62 et dont on peut trouver le début sur le blog de Brigitte Célérier

vendredi 12 octobre 2012

Au bureau, séance d'après un recueil de poèmes de Robert Walser


















Disparus, pour un temps, la modernité des open spaces, les transports en commun, l'informatique...
Cette semaine, au lycée Jean Moulin, au Conseil général comme à la médiathèque de Plérin, où je me suis rendue pour une séance, tout le monde s'est retrouvé en 1909, dans la peau d'un Robert Walser de vingt ans, commis de bureau, attablé sous l'oeil de son chef et se grattant le cou. 

Comment s'évader, mentalement, tout en restant assis sur sa chaise ? Par quelles contorsions peut-on se retrouver ailleurs, dans un champ de neige, un lit ou devant une foule à laquelle, soudain, on s'adresse ? 
En s'appuyant sur quelques unes des gravures de Karl Walser, frère de Robert, illustrant le recueil de poèmes Au bureau, j'ai demandé aux participants d'écrire un texte à la première personne dans lequel le commis, qui s'ennuie, réussit à prendre la tangente tout en demeurant immobile. Quels rêves, désirs et souvenirs peuvent bien animer celui qui ne peut pas bouger, prisonnier de sa chaise comme du jugement d'autrui ?

On sait que Robert Walser commença à travailler à 14 ans et dut, dans sa jeunesse, exercer de nombreux métiers alimentaires pour pouvoir écrire. A ce propos, Charles Méla, directeur de la fondation Martin Bodmer, qui accueillit une exposition sur Walser en 2006, Territoire du crayon, écrit :

(...) lui, le poète, "prolétaire, aimerait-on dire", n'est pas broyé, il s'arrange plutôt de cette double vie, il tire son épingle du jeu de cette division, il est le laquais, le domestique, le commis, mais qui s'évade aussi bien, muse et musarde dans l'intervalle des moments où il est voué consciencieusement à la tâche de servir. Bref, il garde sa liberté de mouvement dans une existence de contraintes. Ainsi résume-t-il son humble vie, qui se partage entre un quotidien bureaucratique et l'école buissonnière, se composant à la fois "de travail de bureau et de paysage, d'air libre et de prison, de liberté et d'entraves, de strict accomplissement du devoir et d'agréables flâneries, promenades et vagabondages rouges, bleus ou verts".

Le texte des participants a été écrit partir de six gravures à disposer dans l'ordre qu'ils voulaient - sauf pour la première et la dernière, imposées.

mardi 9 octobre 2012

Ce que l'on tient, ce que l'on emporte avec soi : trois exemples

donc il a eu ce cartable. outil de travail. ce travail dont j'ai eu honte pendant longtemps et que peu à peu j'accepte. douze ans pour ça. douze ans pour se dire qu'après tout, oui. pourquoi pas. cartable, fourre-tout. je n'ai jamais su exactement ce qu'il y avait dedans, parce que depuis le temps qu'il est greffé au bout de mon bras, il y a eu accumulation.

Jean-Marc Undriener

cartables paul, le paternel ; cuir nervuré marron, rabat deux fermoirs, soufflets, compartiments, cartable travail pour l'ordinaire ;  cuir lisse couleur acajou, rabat, un fermoir doré à serrure ; lorsque le rabat était ouvert s'étageaient lignes des compartiments ; cartable travail pour l'extra-ordinaire ; peut-être visite à l'usine de saint-brieuc où il faisait fabriquer ses pinceaux martre pour peintres en lettres, les ets bullier je crois - c'était encore le temps des calicots

Maryse Hache

La consigne était simple, risquée pour tout le monde pourtant : déballer son sac, en faire un inventaire précis, comme si ce qui était dedans nous était étranger, et qu'on le décrivait à une personne aveugle. Voir son propre intérieur comme un déballage.
Guess, c'est la marque d'un des sacs explorés dans cette tentative d'inventaire.
Guess : deviner, estimer
Ce qu'on peut estimer de soi à l'aune de ce qu'on porte chaque jour sur le dos
Ce qu'on peut deviner dans tout ce petit fatras qui nous accompagne
Ce qu'on peut donner à voir de soi sans trop s'exposer
Ce qui nous est commun, dans la liste de ce qu'on possède, ce qu'on est seul à avoir
Et la façon de le dire, aussi, plus ou moins brève, cherchant parfois la justification de tel ou tel objet pris avec soi...


Cécile Portier 

*

Lors du premier atelier au lycée Jean Moulin, j'ai proposé une séance sous forme d'inventaire, évoquant à la fois le sac à main et la valise.

Il se trouve qu'il y a quelques jours, le poète et instituteur Jean-Marc Undriener a mis en ligne un beau texte autobiographique dans lequel il fait l'inventaire de son cartable (n'hésitez pas à cliquer, il se déroule sur plusieurs pages). 

En rebond, une autre auteure, Maryse Hache, a également évoqué le cartable, dont elle décline plusieurs versions (avec, ô surprise, la mention de Saint-Brieuc !) : c'est ici.

Enfin, à certains d'entre nous qui avons lu ces textes, cela a rappelé Inventaire d'intime, "déballage de sac" de Cécile Portier, effectué lors de sa résidence au lycée d'Aubervilliers (Seine saint-Denis), Traque traces, dont voici une présentation.


Résidence d’écrivain : Cécile Portier au lycée... par RegionIledefrance

vendredi 5 octobre 2012

C'était, être(s) dans la foule, second exercice

C'était, ouvrage de Joachim Séné, a donné lieu à deux exercices. 

Les participants, qu'ils soient au Conseil Général ou au lycée Jean Moulin, ont d'abord été invités à écrire à partir d'une première consigne, dont on peut connaître le détail dans ce billet, lequel contient également des informations sur le livre. Tous intitulés C'était..., les textes de ceux qui viennent aux ateliers du Conseil Général se trouvent à la suite de cet article. 
Pour mémoire, il s'agissait dans le premier exercice de se mettre à la place d'une personne se rendant au bureau, trajet effectué au sein d'une foule uniforme.

Le second exercice était le suivant : s'inspirer du texte de son voisin, s'appuyer sur les détails, les particularités, pour créer un nouveau personnage qui, dans la foule, suit le premier. Pourquoi a-t-il cette attitude ? Quels sont ses rapports avec la personne qu'il piste ? Est-ce une habitude, ou est-ce exceptionnel ? A chacun de le décider...

Comme pour l'exercice précédent, interdiction de dire Je et obligation de commencer toutes ses phrases par C'était, bien sûr...

Les textes des lycéens, ci-dessous, ont été regroupés pour former des binômes : le C'était 1 correspond au texte du premier exercice, le C'était 2 à celui qu'il a inspiré au voisin ou à la voisine lors de l'atelier suivant. 
N'ayant pas reçu, du moins pour l'instant, tous les textes, il arrive qu'il y ait des trous, des manques. Ce n'est pas grave : nous voilà obligés d'imaginer le texte de départ, ou celui de l'arrivée, ce qui est encore une façon de participer à l'exercice !

C'était / être(s) dans la foule,1er exercice



















C’était voir arriver un nouveau, jeune diplômé, en costume, bien rasé, bien coiffé, timide, volontaire, et savoir que, petit à petit, il ferait tomber la cravate, puis le costume, et prendrait autant de pauses café que nous.

Joachim Séné, C'était


*

Pour cet atelier, proposé au lycée Jean Moulin comme au Conseil Général, j'ai demandé aux participants de s'imaginer dans la peau d'un homme ou d'une femme travaillant dans un bureau, plus exactement dans un open space situé dans une grande ville.
Pour cela, je me suis appuyée sur un texte de Joachim Séné intitulé C'était, paru tout d'abord en numérique aux éditions publie.net puis, récemment, aux éditions publie papier.  
De Joachim Séné, dont voici le site, on peut également lire Sans, autre texte paru sous format numérique et lié au travail.

Voici ce que dit l'écrivain et éditeur François Bon de C'était pour le présenter : 

"Informaticien, Joachim Séné décide de quitter son travail pour écrire. Mais les fantômes sont coriaces – chaque c’était, en tête de chaque paragraphe, ira harponner à rebours un des éléments de l’ancienne vie salariée, la vie moderne des bureaux d’aujourd’hui, et leur informatique.

Condition moderne du travail : au coeur de la capitale, en vue de la Tour Eiffel, avec la pause clope sur le trottoir et les touillettes de la machine à café. Et pas un travail aux mains noires : le code, les bases de données.
Une expérience formelle dérangeante, la netteté de ce qu’on voit, l’abstraction du monde, le quotidien du corps et des paroles, les chefs et le retour chez soi.
Mais à l’inverse, qu’il nous accorde de découvrir, dans ces 53 semaines en 5 fragments, sans jamais dire "je", une mise en écriture résolue, politique et tout aussi coriace, du nouveau visage du monde du travail et des écrans.
Les textes de littérature qui ont le mieux honoré les contradictions propres au monde du travail, et ce qui y émerge de notre humanité nue, sont ceux qui ne poursuivaient pas le travail lui-même, mais bien leur seul principe littéraire. Ce n’est pas l’open space et les écrans qui nous feront rêver ici, c’est l’aventure renouvelée du roman, à échelle des êtres – même si parfois, pour cet instant, pour cette silhouette, cinq lignes suffisent."


Je me suis servie de cette particularité du texte de Joachim Séné (parler d'un soi qui n'est pas entièrement soi en commençant toutes les phrases par C'était et en ne disant jamais je) pour en tirer deux exercices. 
Pour être plus précise, j'en ai proposé un à tous les participants, que je vais détailler ci-dessous, et un second aux seuls lycéens de Jean Moulin, que je vois plus longuement. Tous les textes des lycéens seront intégrés sous la consigne, à venir, du second exercice. En effet, il est lié au premier et il m'a paru plus judicieux de les réunir dans un seul ensemble.

Voici  donc, pour commencer, la consigne du premier exercice :

Choisissez d'être un homme ou une femme qui se rend le matin au bureau et se retrouve bientôt noyé dans une foule d'autres travailleurs habillés de la même façon, empruntant le même chemin. Tous se dirigent vers un ensemble de tours et utilisent les transports en commun. En vous inspirant de la contrainte d'écriture de Joachim Séné (ne pas dire je, commencer les phrases par C'était, se servir de verbes à l'infinitif), décrivez ce passage vers la vie de bureau en essayant (par un détail lié à la tenue, à la façon de marcher, aux pensées de cet homme ou de cette femme...) de particulariser ce personnage, de le rendre un peu différent des autres. N'oubliez pas que c'est lui, ou elle, qui parle. 

Ci-dessous les textes des participants aux ateliers du Conseil général.

jeudi 27 septembre 2012

Peaux à vendre, un texte de Olivier Couqueberg















Pourquoi se dénude-t-on ?

Je découvre aujourd'hui sur le blog de soutien aux Chaffoteaux-et-Maury dont je reparlerai sans doute la semaine prochaine, Peaux à vendre, fort texte d'Olivier Couqueberg, que je vous invite à lire. 

La photographie est de François Daniel, qui a suivi en 2009 les ouvriers de cette usine de Ploufragan, en lutte contre sa fermeture.

Celui-là / celle-là qui est moi...



















photographie de Ch. Grossi

Lors du deuxième atelier au Conseil général, j'ai proposé aux participants d'écouter la lecture audio d'un texte de Christophe Grossi, écrit dans le cadre des vases communicants (voir ci-dessous). Il s'agit de Peaux retournées que l'on peut lire ou écouter à nouveau en cliquant sur le lien-titre.

Ecrivain, libraire travaillant dans le domaine du numérique et ancien représentant dans l'édition, Christophe Grossi a récemment publié un livre qui évoque, sous forme de road movie, ce dernier métier. Il s'intitule Va t'en, va t'en, c'est mieux pour tout le monde et existe en version numérique aux éditions publie.net ou papier aux éditions publie papier. C'est un ouvrage structuré par "virées" dont la première commence précisément ainsi :



"Je n'ai pas le costume et ne suis pas rasé de près. Je ne transporte pas non plus de mallette ad hoc (préférant garder sur moi cette bonne et fidèle besace que je soulage parfois grâce à un sac Promod qui était accroché à la porte d'entrée) mais, le temps de charger le coffre de cette caisse quasi neuve, me voici devenu représentant, VRP, commercial pour l'éditeur au ciel bleu et aux nuages blancs : je m'en vais vendre du ciel de ville en ville, de librairie en librairie, du ciel et des mots : le théâtre de la vie - son décor et tout ce qu'il faut pour l'habiter."





Peaux retournées évoque également le quotidien d'un homme qui travaille - cette fois-ci en open space. Mais cet homme écrit, également, et toute la question est de savoir qui est, entre les deux, celui-là qui est moi  ou comment s'effectue le passage de l'un à l'autre.

Ce texte, comme je le disais, a été conçu dans le cadre des vases communicants, lesquels invitent tous ceux qui le souhaitent à échanger, deux à deux, le contenu de leurs blogs et sites chaque premier vendredi du mois. Née d'une idée de François Bon (Tiers livre) et de Jérôme Denis (Scriptopolis), cette proposition incite, à chaque fois, plusieurs dizaines d'auteurs à aller écrire "chez l'autre", sur internet uniquement, selon un thème qu'ils définissent ensemble et annoncent généralement le jour J. On peut prendre connaissance des textes grâce à Brigitte Célérier, qui établit la liste des échanges, et à la recension mensuelle de Pierre Ménard

Peaux retournées a ainsi été écrit lors d'un échange avec François Bonneau, à partir de deux extraits du recueil poétique de ce dernier, Millimètres

Celui-là qui est moi,
N'est pas toujours interchangeable
Avec.

Te voilà devenu, sans le savoir,
Matière à faire du mieux, 
Toi aussi.


Le thème était le suivant : l'engoncement dans un rôle (dans une fonction professionnelle) - ce que Christophe Grossi nomme "l'autre peau". 
Les participants à l'atelier ont été invités à utiliser le premier extrait du texte de François Bonneau (Celui-là qui est moi...), à le scinder en deux comme le fait Christophe Grossi et à se scinder en deux, eux aussi, pour tenter de (se) décrire ou de créer un personnage de fiction.

*
En toute logique, on trouvera le texte écrit et sonorisé par François Bonneau en duo avec Cécile Charpentier lors de l'échange, Je suis un outil - Je ne brûlerai rien, chez Christophe Grossi.

Celui-là qui est moi...

Celui-là qui est moi , les mains dans le cambouis, pestant contre l'ennui mécanique, vociférant sur cet outil qui n'en finit pas de tomber pour finir par se perdre dans une grille d'égout mal placée, n'est pas toujours interchangeable avec ce doux rêveur, les yeux perdus dans le lointain, giflé par la bruine maritime et goûtant chaque instant le plaisir d'être là, de ne rien attendre d'autre que de disparaître, happé par les éléments.

Celui-là qui est moi, courbé, cassé, meurtri par trop de concessions, de révoltes contenues, d'obstacles dressés comme des paravents, par on ne sait pas qui et surtout pas pourquoi, n'est pas toujours interchangeable avec celui qui suit sa ligne, sa voie, en appelle aux étoiles comme seul guide amical et crie avec dureté son opprobre ou sa gêne.

Celui-là qui est moi, le cœur battant plus que de raison, inquiet aux entournures, se méfiant de la bête, soupçonneux d'un complot fomenté contre lui, retranché dans son antre, prêt à dégainer, n'est pas toujours interchangeable avec l'homme glissant sur des pentes cotonneuses, mêlant son corps à l'eau et buvant à foison avec celles et ceux qui conservent dans leurs yeux une impertinence salutaire, ivres de sens et de mots partagés.

Arnaud

mardi 25 septembre 2012

Le CV détourné



















Lors du premier atelier qui s'est tenu au Conseil général, j'ai choisi d'évoquer un livre qui s'inspire, pour mieux s'en abstraire, de cet exercice ô combien codifié qu'est la rédaction d'un CV : Gagner sa vie de  Fabienne Swiatly. Celle-ci explique dans une longue interview donnée à Pascale Arguedas comment lui est venue l'idée de l'écrire. Voici quelques extraits de l'entretien, lus au début de l'atelier :

*

Gagner sa vie, ton premier livre édité en 2006 est un récit autobiographique. Surprenant de débuter par soi. Était-ce nécessaire de passer par la réalité pour franchir le cap de l’édition ?

Effectivement, c’est un livre autobiographique, mais j’avais déjà publié en revue des nouvelles qui n’étaient pas particulièrement autobiographiques, par contre la plupart de mes textes puisent dans un événement ou une expérience de ma vie, ensuite je fais appel à la fiction pour poursuivre l’écriture.

Pour Gagner sa vie, je suis partie de mon parcours professionnel. Comme j’étais au chômage, j’avais besoin de rédiger un CV, mais il prenait forcément de la distance avec la réalité (je magnifiais des expériences plutôt banales, j’enlevais les expériences ratées). Puis, j’ai eu, par plus plaisir, l’envie de rédiger le vrai CV de ma vie : avec les boulots merdiques, le travail au noir, les ratages, etc. En le relisant, j’ai eu le sentiment que certaines de mes expériences racontaient quelque chose de l’époque, de mes origines sociales, de la place des femmes dans la société.
L’écriture permet alors de rendre cette expérience lisible par les autres.
Pour autant, j’ai du mal avec le mot autobiographique, car même si on s’attache à la réalité, il y a forcément un travail de fiction : le temps est plus ramassé, le cadrage entraîne une certaine vision du vécu. La mémoire recompose les souvenirs.

Le travail de l’écriture n’est pas de tout raconter mais de donner une  forme à la complexité. Si dans l’histoire la robe doit être rouge plutôt que bleue, elle sera rouge, je m’en fiche. D’ailleurs je ne crois pas à l’autobiographie — on peut être du côté du pacte autobiographique façon Philippe Lejeune, mais on réinvente sans cesse sa propre vie. Ainsi, je te réponds le plus sincèrement possible, mais il est fort probable que j’ai raconté l’écriture de Gagner sa vie différemment ailleurs.
Annie Ernaux emploi le terme auto-socio-biographique dans le livre L’Écriture comme un couteau et je crois que ma démarche en est assez proche.
La vraie difficulté avec ce livre était de résister à l’anecdote. Ainsi à 18 ans, j’ai travaillé pendant quelques mois dans un bar au Luxembourg — il y venait des agriculteurs et des banquiers. Un drôle d’endroit, perdu dans la campagne. On y buvait beaucoup de champagne dans une odeur de fumier. Cela a mal fini et j’ai été viré par le patron flingue à la main. J’ai décidé de ne pas décrire cette période de travail car c’était trop particulier. Marrant, certes, mais trop loin du quotidien de chacun."

*

Gagner sa vie est donc un récit, écrit au présent et à la première personne, découpé en courts chapitres thématiques, titrés généralement comme suit : Numéro du chapitre. Entreprise. Lieu. Date.
Chaque chapitre correspond à une situation particulière (les études / le tout premier emploi...). Ils sont liés entre eux par une phrase posant la question du travail qui s'arrête, des choix que l'on fait, du passage d'un domaine professionnel à un autre...

Tout au long du livre, l'auteure multiplie les approches : focalisation sur la voix, les mains (et leur maladresse, lors de travaux manuels) ; description du trajet, du lieu (un studio de radio, une salle de réunion...). Elle évoque également plusieurs fois la tenue de travail. Ainsi, page 21, au moment d'entrer pour la première fois dans l'usine où elle vient d'être embauchée, décrit-elle ses supérieurs par ces mots : 

"Vague image d'un homme en costume qui m'accompagne jusqu'au hangar et me confie à une femme dont la voix cherche à faire autorité. Une voix perchée sur des talons hauts."

Un peu plus loin, page 27, la tenue est, une fois encore, mise en avant, suggérant ainsi que la travailleuse a probablement le sentiment d'être réduite à ce qu'elle est censée faire. Cependant, cette fois, celle-ci apparaît, entière, juste après : effacée par le rôle qu'elle doit jouer, peut-être, mais placée au centre de la description. Dès lors, on comprend qu'elle va résister :

"Le velours bleu de la robe est épais, d'excellente qualité, piqué de petites fleurs rouges. Le tablier blanc est parfaitement amidonné et repassé. Dans la robe de velours bleu, dans le tablier blanc, il y a moi, les cheveux retenus par un ruban noir. Moi, en tenue de travail à l'hôtel-restaurant Le Château, sur les hauteurs d'Etretat. Tenue de travail exigée pour accueillir les clients, les accompagner jusqu'à une table, proposer la carte, enregistrer les commandes, servir les plats et remercier une première fois."

En partant du livre de Fabienne Swiatly, j'ai demandé aux participants d'évoquer leurs premières expériences scolaires et/ou professionnelles en insistant sur la tenue qu'ils portaient. Leurs textes figurent dans les articles qui suivent (avis aux participants : il a pu m'arriver de me tromper en tapant les textes, de ne pas reconnaître un nom, ou un mot. N'hésitez pas à me le signaler)

Avant de commencer, j'ai également cité CV Roman de Thierry Beinstingel. Vous trouverez ici le dossier qu'il a consacré à son livre.

lundi 17 septembre 2012

Le sac, la valise : ce que l'on tient, ce à quoi l'on tient



















Pour le premier atelier au lycée Jean Moulin avec des élèves de seconde qui préparent une formation d'aide à la personne en milieu rural et n'ont donc pour l'instant pas ou peu d'expérience professionnelle, j'ai choisi de m'intéresser au contenu de ce que l'on porte, emporte avec soi. 
Certains des élèves sont internes. Ils ont donc une valise à préparer chaque semaine pour retourner au lycée : qu'y rangent-ils de préférence ? Que "disent" leurs bagages de cette vie pré-professionnelle ? Et que révèle, en miroir, une valise que l'on remplit au moment de partir en vacances, ce que devront décrire, pendant ce temps, les externes ?

Pour leur proposer ces exercices, j'ai eu envie d'évoquer en préambule le court roman de Marie DesplechinLe Sac à main, paru en 2004 aux éditions L'Estuaire. Voici le résumé de l'éditeur : 

Une jeune femme dresse l'inventaire de son sac à main. Un bâton de rouge à lèvres, un paquet de mouchoirs, un agenda, une liste de courses, un préservatif, une boîte d'allumettes... Chaque objet évoque une histoire, des visages, des voyages, des rêves enfouis ; chacun reflète la vérité intime d'une femme en quête d'elle-même.




















En effet (et la couverture du livre de poche le montre bien, un peu trop à mon goût, du reste), c'est en évoquant un à un chaque objet que se révèle la personnalité de Dorothée, l'héroïne et principale narratrice. De petites touches qui permettent de s'attacher à elle et mènent insensiblement à la surprise finale (je n'en dis pas plus !).

Avant de présenter les exercices de l'atelier, voici une interview de l'auteur (qui n'a pas le temps de parler de son livre...) sur le thème du sac : 

vendredi 7 septembre 2012

Plongée, 1er épisode

Les premières rencontres, qui précéderont les ateliers en eux-mêmes, ont lieu la semaine prochaine. En attendant, je lis LE livre consacré à la tenue de travail, que m'a conseillé l'écrivaine et historienne Martine Sonnet :  Le Vêtement de travail, une deuxième peau, de Ginette Francequin (éditions Erès). 


















(cliquez sur la couverture pour vous rendre sur le site de l'éditeur)

ouvrage qui réunit de nombreux témoignages d'hommes et de femmes travaillant dans la fonction publique, à l'hôpital, dans l'hôtellerie, sur des chantiers...
Et voici que dès la page 23, dans un passage consacré au regard des artistes sur le sujet, apparaissent Les glaneuses de Millet, détournées par Banksy ci-dessus : 

"Ce réalisme des photos [qui représentent des travailleurs à la fin du XIXe siècle] retrouvé également dans la littérature sur la condition ouvrière - qu'elle soit d'origine catholique (Félicité de Lamennais, Montalembert), socialiste (Cabet, Louis Blanc, Pierre Leroux, Auguste Blanqui, Saint-Simon, Charles Fourier et Pierre-Joseph Proud'hon) ou intellectuelle (Victor Hugo, Emile Zola) - s'affirme aussi en peinture dans la seconde moitié du XIXe siècle quand Millet peint Le semeur (1851), Les glaneuses (1857), Les planteurs de pommes de terre (1857). Cette peinture qui représente pour l'éternité la classe paysanne est un choc. Degas (1879) poursuit avec Les danseuses, Mademoiselle Lala au cirque Fernando. Quand il expose, en 1884, Les blanchisseuses et Les repasseuses, Zola lui rend hommage en lui disant : "J'ai décrit vos tableaux dans L'Assommoir" ". 

Tour à tour, voilà que j'ai envie de m'éloigner du sujet et de m'en approcher, de poursuivre ma lecture tout en présentant ici quelques oeuvres de Banksy, de revoir Les glaneurs et la glaneuse d'Agnès Varda, de lire les fiches du musée d'Orsay... Dérive, déambulation, bifurcation : se nourrir, prendre ce qui passe, sans nécessairement s'éparpiller, voilà ce que j'aimerais.

Les glaneuses dont l'une devient glandeuse (non, je ne peux résister au jeu de mots, rien à faire !), j'ai tout de suite eu envie de les mettre au premier plan, sur ce blog. Le plasticien britannique Banksy, l'un des plus célèbres artistes de Street Art contemporain, représente d'ailleurs souvent des personnages en tenue et en situation de (non) travail : 














































Tout est dans la tenue, n'est-ce pas, qu'elle soit vêtement ou geste...

Sur les murs de Saint-Brieuc, j'ai également trouvé quelques oeuvres de Street Art. Miss Tic est en effet passée par là : 
































Je glane, moi aussi, en quelque sorte...



Documentaire -Les Glaneurs et la Glaneuse 1/4

jeudi 6 septembre 2012

Un peu de tenue ?

Bienvenue sur ce blog qui regroupera, à partir de la mi-septembre, les textes des participants aux ateliers d'écriture que je mènerai en entreprise à Saint-Brieuc jusqu'à fin octobre sur le thème de la tenue de travail.

Invitée par la Ligue de l'enseignement des Côtes d'Armor (dite, joliment, FOL 22), je m'apprête en effet à animer une série d'ateliers au Conseil général, au lycée professionnel Jean Moulin et à l'ADAPEI dans le cadre d'une résidence qui, par ailleurs, me permet d'habiter pour un temps dans la maison de Louis Guilloux, que voici :













(dans l'escalier)

(ah non, je m'égare, il s'agit de Georges Palante, qu'il prit pour modèle dans Le Sang noir pour composer le personnage de Cripure)

Reprenons. Voici Louis Guilloux, tel qu'on peut le voir sur le site de ses Amis : 


















Il est fort possible que je reparle de lui ici... En attendant, je me propose de retranscrire et de grouper les textes des participants lors des cinq séances prévues (tenue de travail), d'y ajouter des éléments complémentaires en lien avec le sujet (tenue de route), de tenir un petit journal de cette résidence (tenue de plongée) et enfin d'indiquer quelques informations sur mon propre travail (tenue de ville),

Ces catégories seront accessibles grâce aux mots clés indiqués sous chaque article et repris, à leur droite, dans l'encadré appelé Libellés.

A très bientôt,
Anne Savelli